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Entre-Deux : c'est que les spectres ne dorment pas

Janvier-Juin 2024

Il y a des histoires discrètes, presque invisibles, qui menacent de tomber, sans fracas, dans l’oubli. Après une année d’itinérance théâtrale dans des villages alsaciens, Julien Lewkowicz s’est intéressé de près aux territoires tiraillés entre deux pays, deux langues, deux consciences ; aux histoires tues dont ces territoires regorgent et aux traces qu’elles laissent, à l’écho qu’elles font à l’exil discret de ses grands-parents déportés, qu’ils n’ont jamais raconté mais qui, pourtant, l’habite. Est-il possible qu’une mémoire de l’entre-deux subsiste et traverse le temps ? Comment faire récit avec des histoires fragmentées ? Julien Lewkowicz propose un travail en deux temps : d’enquête, d’abord - rassembler, enregistrer et retranscrire des témoignages - et de jeu, ensuite, à partir de cette enquête. Entre documentaire et théâtre, la création croise histoire collective et histoires individuelles, en proposant à une jeune génération de dialoguer avec celles qui l’ont précédée.

En 2024, Julien Lewkowicz est lauréat de la bourse Création en Cours des Ateliers Médicis. Six mois durant, il imagine, au fur et à mesure de ses rencontres, de ses résidences d’écriture, et des ateliers qu’il anime à l’école primaire Evelyne Nirouet à Ueberstrass dans le Haut-Rhin, C’est que les spectres ne dorment pas, une forme à la fois documentaire et fictionnelle qui suit Aurélie, Claire, Nam, Cécile, Izabela, et Nathalie dans leur quête de réponse.

La création recherche a donné lieu à l’écriture d’un court-métrage, et à la restitution d’ateliers des enfants de CM1 et de CM2 de l’école Evelyne Nirouet

« Au départ la volonté d’écrire un projet documentaire sur les généalogies « cassées » me pousse à échanger avec des inconnu.e.s qui m’écrivent à la suite d’un appel à témoignages. Je m’intéresse aux recherches qui n’ont pas pu aboutir, par manque d’informations, ou par acculturation, aux histoires marquées et fragmentées par l’exil, aux disparitions et aux secrets de famille. La plupart des gens qui me contactent ont perdu la trace d’un « parent » proche ou lointain et peinent à recomposer son histoire. Il y a par exemple Aurélie, une photographe suisse, qui, voulant éclaircir la mystérieuse disparition de son arrière-grand-père en 1947, a découvert qu’il avait en réalité été exécuté par le gouvernement français pour collaboration avec la Gestapo. Il y a aussi Claire, dont l’oncle, homosexuel, est mort d’une hépatite en 1997. Il aura fallu plus de 20 ans pour qu’elle apprenne que son oncle était en réalité mort du SIDA. Même si Claire découvre avec surprise la figure d’un homme engagé et militant, ses recherches échouent. Il y a Nam, un artiste franco-vietnamien dont l’oncle s’est volatilisé en 1993, laissant pour seule trace une lettre adressée à sa soeur - la mère de Nam. Ce dernier n’a jamais eu le droit de savoir ce que cette lettre disait. Et puis il y a aussi Nathalie, Izabela, Cécile, aux grands-parents inconnus, aux adoptions découvertes sur le tard, aux exils tus, et d’autres qui m’écrivent chaque jour.

Tous les témoignages ont en commun le manque d’archives. Est-il possible qu’une mémoire, même morcelée, subsiste, traverse le temps et nous soit sensible ? Comment faire récit avec des histoires fragmentées ?

Tous les « témoins » avec qui j’échange ont en commun le fantasme de pouvoir dialoguer avec leurs morts. Puisqu’ils n’ont que peu d’archives, il ne leur reste que l’imaginaire pour ce faire. Alors qu’en serait-il si la fiction et l’incarnation leur permettaient de pallier le manque d’archives.”